Comment j’ai bouffé tout le petit pot de beurre
En résidence du 9 au 13 février 2026
Les petites filles sages restent dans le droit chemin. Les autres font bien ce qu’elles veulent.
Deux corps se rencontrent, grognent, dansent, se frottent et s’écoutent. Deux femmes. Deux enfants. Ou peut-être deux louves. Ensemble, elles inventent un espace où l’histoire se réécrit à grand coup de dents. Une cabane blanche sur fond rouge, un petit pot de beurre et des miettes partout.
Comment j’ai bouffé tout le petit pot de beurre est un écho libre et sauvage du Petit Chaperon Rouge. Un conte scénique pour adultes : tendre, cru et comique, qui parle des enfances saccagées par la violence des adultes. Ici, Perrault est dépecé, troué, mis en miettes. La morale ? Elles l’ont bouffée, digérée, évacuée.
Un spectacle sans parole, mais pas sans langage : là où les mots échouent, les corps prennent feu. Entre performance clownesque, travail chorégraphique et création plastique, s’érige un univers trash et déjanté qui réduit la morale bourgeoise en pâté de chasseur.
Ce duo est une ode à l’amitié, à sa puissance, à la force qu’elle procure, à tout ce dont elle sauve.
Note d’intention
Genèse & amitié
Nous sommes Manon Petitpretz et Emma Seine. Nous nous connaissons depuis douze ans. Rencontrées à nos dix-huit ans au début de nos études, nous nous sommes depuis lors suivies, accompagnées et soutenues. Nous nous sommes regardées grandir et vieillir, nous nous sommes séparées sans jamais nous quitter ; ici réside la force singulière de l’amitié. Aujourd’hui à 1010,9 km de distance, nos études respectives achevées et nos carrières lancées, Manon à Montpellier et Emma à Bruxelles, nous décidons de créer ensemble.
En février 2025, l’envie d’un duo au plateau s’impose comme une évidence. Parce qu’un duo, c’est ce que nous sommes. Une correspondance s’est alors inventée entre Montpellier et Bruxelles. Elle demeure le point de départ de ce projet. Très vite, dans nos échanges, l’ombre d’une thématique à double tête se dessine ; d’un côté le silence irréductible qui enveloppe les violences faites aux enfants, de l’autre, le jaillissement de la parole des victimes qui fracasse la réalité, mais peine encore à briser les tabous.
Sans en faire le cœur de notre propos, nos histoires personnelles demeurent sans aucun doute un moteur sous-jacent à la création. Une réalité qui nous accompagnera donc irrémédiablement, puisque c’est la nôtre.
Face au désir et à la nécessité d’aborder ce sujet se pose une question de taille : comment parler de ce dont personne ne veut entendre parler ? Comment traiter sur un plateau de théâtre une thématique aussi difficile sans en perpétuer la violence ?
Le conte du Petit Chaperon rouge
Symbole de la culture littéraire occidentale, traduit dans des dizaines de langues, décliné dans autant de versions, Le petit Chaperon rouge est un des contes les plus célèbres du répertoire. Notre porte d’entrée pour nous emparer de l’indicible sera un conte pour enfant connu du plus grand nombre. Sous couvert d’histoires inoffensives et naïves, le conte confronte l’enfant au pire : l’abandon, la faim, la disparition de sa famille ou encore la traque du monstre avide de chair fraîche.
Le conte jouerait donc ce rôle : avertir du danger et éduquer selon sa morale. Il est un outil de construction et de conditionnement social puissant pour inculquer aux plus jeunes comment filer droit.
Les lectures des différentes versions du Petit Chaperon rouge nous ont conduites à redécouvrir une ribambelle d’autres récits qui composent notre corpus de texte : Hansel et Gretel, Le Petit Poucet, Peau d’âne, Alice au pays des merveilles… Autant de contes aux morales patriarcales.
C’est codé. Enfoui sous des métaphores comme des peaux de bête. Mais on l’entend. Ça grince. Derrière les gâteaux, les paniers, les maisons en pain d’épice, il y a des cris étouffés. Ce sont des contes de la nuit. Des histoires qu’on a racontées à voix basse pour dire l’indicible. Des récits qui parlent d’inceste, de viol, de corps pris, de peur de disparaître, de petites filles et petits garçons qu’on veut dresser ou dévorer, de domination des adultes sur les enfants. Ces histoires anciennes parlent de corps abandonnés, déplacés, engloutis…
Ces contes, nous voulons les traverser, les transpercer. Non pour les moderniser mais pour en faire vibrer la mémoire – celle des corps qu’on a voulu dévorer ou faire taire. Nous ne sommes pas devenues les petites filles dociles et obéissantes des contes de Perrault. Nous sommes déviantes. Lesbiennes, queer, putes et résolument indisciplinées, entêtées à traîner dans les bois à la nuit tombée, bien plus proche de la louve que du chaperon.
Dans une volonté de s’adresser au plus grand nombre, nous proposons un spectacle sans parole, ou presque. Nous souhaitons explorer le silence et toutes ses formes de manifestations au travers d’un projet où seule la musique des corps s’offre en écho à l’absence de parole. Nous proposons une version murmurée du Petit Chaperon Rouge, un conte scénique silencieux qui rompt définitivement avec le verbeux et le bien parlé. Nos corps sont au centre du récit et parlent d’eux-mêmes, selon leurs propres langages.